À l’initiative de Sophie Dussarte et de Madame Nicolas, responsable du cinéma Art & Essai de Saint-Yrieix, une séance sous-titrée SME du documentaire de Dominique Fischbach a été proposée aux familles adhérentes d’En Sourdine. Une soirée qui restera longtemps gravée dans les mémoires — et dans les corps.
Un film, une salle, une communauté
Ce soir-là, dans la salle de cinéma de Saint-Yrieix, quelque chose d’inhabituel s’est produit : des familles qui vivent au quotidien avec la surdité se sont retrouvées dans l’obscurité pour regarder leur propre histoire — ou presque — se dérouler sur grand écran. Le film Elle entend pas la moto de Dominique Fischbach suit Manon Altazin, sourde profonde de naissance, benjamine d’une fratrie soudée, filmée par la réalisatrice depuis ses 11 ans. Vingt-cinq ans d’une vie ordinaire et extraordinaire à la fois.
La projection était sous-titrée — une évidence, une nécessité — pour que chacun puisse recevoir ce film dans sa pleine mesure. Parents, enfants, proches : tous étaient là. Et le film a fait son travail : il a parlé.
Après la projection : la parole se libère
La discussion qui a suivi a été d’une intensité rare. Ce que le film avait mis en images — la fatigue d’écoute, la rééducation imposée dès le plus jeune âge, la culpabilité parentale, l’isolement en classe, l’adolescence traversée sous le signe de la thérapie perpétuelle — tout cela a résonné avec force dans la salle.
Des parents ont parlé de leur propre parcours : les rendez-vous médicaux qui s’enchaînent, l’impression que leur enfant doit sans cesse prouver qu’il peut entendre, s’adapter, ressembler. Des témoignages sur l’accès tardif à l’humour, aux références culturelles, simplement parce que les sous-titres n’étaient pas là. La question de l’implant cochléaire, présenté souvent comme une solution miracle, a été abordée avec toute sa complexité : il améliore, mais ne restaure pas. Et surtout, il ne remplace pas un accompagnement linguistique et affectif adapté.
Plus que tout, ce qui est remonté de ces échanges, c’est la violence sourde — celle que l’on ne voit pas, celle que l’on justifie par la bienveillance — faite aux enfants sourds contraints à l’oralisation exclusive, privés de leur langue naturelle, la Langue des Signes Française.
Une colère douce, mais bien réelle
En rentrant de cette soirée, une colère douce s’est installée. Douce, parce qu’elle n’est pas désespérée. Elle est nourrie par la certitude que les choses peuvent changer. Mais colère, oui — devant l’évidence de ce qui est encore trop souvent imposé aux enfants, aux adolescents, aux adultes sourds.
Comment peut-on, en 2025, encore priver un enfant de l’accès à une langue complète dès sa naissance ? Comment peut-on laisser des familles seules face au labyrinthe médical, sans accompagnement psychosocial réel ? Comment peut-on envoyer des enfants sourds en classe sans dispositif adapté, sans interprète, sans contenu accessible ?
Ce film dit, mieux que n’importe quel rapport institutionnel, ce que coûte l’absence de bilinguisme LSF-français dans les premières années de vie. Il dit ce que vivent les fratries. Il dit ce que vivent les parents. Il dit ce que vit Manon — avec une force et une grâce qui forcent l’admiration.
En Sourdine : un combat renforcé
Cette projection est venue fortifier ce pour quoi En Sourdine se bat depuis sa création : une éducation sans rupture, respectueuse de l’enfant sourd dans toute son identité. Non pas contre l’oral — mais pour le bilinguisme. Pour que la LSF ne soit pas un dernier recours, une option marginale, mais une évidence première.
Elle entend pas la moto est exactement le type d’outil de sensibilisation dont nous avons besoin. Pas un discours militant, pas une démonstration à charge : une vie, filmée avec tendresse et exigence, qui parle à tous — entendants, sourds, familles, professionnels.
Un appel à ceux qui décident
Nous formulons aujourd’hui un vœu sincère : que nos élus, nos recteurs, les directions d’ARS, les responsables de l’Éducation nationale — tous ceux qui ont le pouvoir de changer les dispositifs — prennent le temps de voir ce film. Pas comme une obligation. Comme un acte d’humanité.
Parce que derrière les chiffres — 700 000 personnes en situation de surdité profonde en France — il y a des Manon. Des enfants qui avancent, qui s’adaptent, qui compensent. Et qui méritent, enfin, que ce soit la société qui s’adapte à eux.
LE FILM EN PRATIQUE
Elle entend pas la moto, un film de Dominique Fischbach, est actuellement en salles. Il sera disponible en DVD et sur plateformes (dont UniversCiné) d’ici environ cinq mois. En Sourdine prépare dès à présent un plan de projections-débats à destination des écoles, familles et institutions, pour accompagner cette diffusion d’un kit pédagogique bilingue LSF-français.
Plus d’informations : www.elleentendpaslamoto.fr
